Etsuko Kobayashi fait partie du collectif d'artistes Chez Robert, électrons libres, association qui administre depuis 2010 l'ancien squat parisien de la rue de Rivoli – légalisé et pérennisé. Portrait.

 

 

« Marrant, ça s'écrit comment ? »

Etsuko Kobayashi lève la tête de son écran de portable. Puis se replonge dans son SMS à l'écoute de la réponse. Elle a presque 40 ans. En fait à peine 25. «  Nous les asiatiques, on paraît plus jeunes. » Longs cheveux lisses coiffés en couettes, gilet rouge, T-shirt à l'effigie de hyènes, ballerines dorées, elle cultive le look rock'n'roll. En japonais, son prénom signifie « enfant joyeux ». Son nom, «  Petit bois ». Une amie à elle lui a proposé une traduction française : Aimée du petit bois.

L'apparente jeunesse d'Etsuko contraste avec ses tableaux. Crus. On y voit principalement des femmes, souvent nues. Des constructions cubistes. Une violence latente. Et des couleurs, beaucoup de couleurs. Grande admiratrice d’Annette Messager, elle admet avoir du mal à définir son œuvre. Explique répondre à son instinct. «  J'essaye dans un premier temps de me vider la tête. Je commence par le dessin au fusain ou à l'encre de Chine et j'attends le tilt. Puis j'attaque, et au fur et à mesure, ça vient. Je n'ai pas eu de sujet pendant douze ans.» Etsuko joue sur la superposition des couches, ce qu'elle appelle des « lueurs », en transparence. Le rendu est énigmatique. « Parfois, les gens s'arrêtent pour comprendre. Il faut que j'explique alors nous dialoguons. C'est bien de parler, ça m'aide moi aussi. »

Etsuko cherche souvent ses mots. Demande la signification de certains. Les note sur un Post-it quand ils l'intéressent.

Son atelier, au 3e étage, donne sur la bruyante rue de Rivoli. Etsuko a ouvert la fenêtre pour laisser entrer la lumière. Cette lumière qui l'inspire et qu'elle aime tant chez les peintres de la Renaissance. Le béton au sol est maculé de peinture. Le mur aussi. Une chaise, un pouf, une petite table à roulette permettent l'accueil du public intéressé. Quant à l'espace restant, il est tout naturellement destiné aux tableaux. Accrochés ou empilés.

 

« Il n'y a pas de squat au Japon»

Petite, Etsuko n'aurait jamais pensé devenir peintre. « Je n'adorais pas ça, j'aimais surtout la mode, la musique. Et plus globalement la création. J'ai essayé beaucoup de choses … mais je m'ennuie très vite ! ». Pas d'artiste dans la famille. Pas non plus de formation artistique. «  J'ai arrêté mes études au lycée. J'étais en cours qu'avec des filles. On nous apprenait à coudre, tricoter, broder, cuisiner. A être de parfaites femmes mariées ! » Ce n'est qu'à 26 ans qu'Etsuko a décidé que l'art serait au centre de sa vie. « Jusqu'à cet âge, je n'aimais pas ce que je peignais, j'étais quasi déprimée. Et puis j'ai fait le portrait d'une copine de Matsumoto. C'était un collage avec des papiers colorés, de la dentelle, du crayon gras. Ça a été la révélation, le début d'un changement à 180°. »

Etsuko est souvent interrompue dans ses explications par les autres membres du collectif à la recherche d'une punaise, d'un fil de laine.

Le squat du 59, rue de Rivoli, elle l'a intégré en 2001. Alors que l'installation d'artistes était encore illégale. «  Cela faisait neuf jours que j'étais à Paris quand je l'ai découvert. J'étais venue là parce que chez moi on pense que c'est une capitale artistique. J'ai visité, je suis devenue amie avec les gens. Et j'ai rencontré mon copain, Bruno, l'un des fondateurs du squat. » Elle montre une toile représentant un homme portant une marinière, dans l'atelier qui jouxte le sien : «  C'est lui. »

Au Japon, il n'existe aucun squat. «Nous sommes trop carrés. Trop sérieux. D'ailleurs je n'aimerais pas non plus si les gens n'étaient pas clean. Le public aussi préfère ; il avait peur, avant.» Etsuko raconte les débuts du 59 Rivoli, comment les premiers artistes ont cassé toutes les portes «  pour savoir ce que chacun fait ». Elle mime quelqu'un qui se pique, pour mieux se faire comprendre.

 

« Je n'ai pas d'argent, mais beaucoup de temps »

Etsuko souhaiterait à terme exposer au musée «  C'est ce que veut n'importe quel artiste, non ? » En attendant, elle expérimente les galeries. « J'exposais dans plusieurs d'entre elles au même moment. Quand quelqu'un me proposait, tout le monde s'y mettait. Je suis comme tous les Japonais, je ne sais pas dire non. Alors j'acceptais toujours. Mais c'était trop dur, trop fatiguant. Je n'en étais pas capable. » Pas étonnant, dès lors, qu'Etsuko s'estime heureuse de la fermeture de certaines, en raison de la crise. «  Je suis libre, j'ai plus le temps de créer. Je suis devenue fauchée, mais ça va, j'ai juste besoin d'argent pour manger. Je ne peux plus acheter de vêtements, alors je les fais moi-même. Cela ne me coûte rien. »

La question du loyer ne se pose même pas. «  Avant je vivais ici, mais maintenant, c'est interdit. J'habite dans un vrai squat dans le XVIIIe, un square. Ça s'appelle Le jardin d'AliceIl y a un projet de construction, peut-être qu'au printemps il faudra bouger. » Et abandonner la maison écolo conçue par Bruno. Sans télévision, sans ordinateur, sans réelle douche. Mais source d'apprentissage de la vie. Et d'inspiration.

En dépit de quelques désagréments, Etsuko aime ce mode de vie précaire. Elle raconte avoir changé de style artistique en arrivant à Paris. « Au Japon, ce que je faisais était un peu dark. Mais mon copain est très marrant, comique. Il m'a changée. Ainsi que mon art, devenu plus joyeux. »

Dans le domaine de la littérature, du cinéma, de la musique, Etsuko est invariablement attirée par les œuvres bien construites. Pour elle, tout est question de composition. Elle s'extasie ainsi devant Jacques Tati, Jim Jarmush ou Wong Kar Wai, pour leur sens de la perspective. Elle aime la « nonchalance » du premier, le côté « très mec » du second. «  Je me sens parfois un côté masculin. J'adore les road movies.»

Etsuko sort une bouteille de rosé d'une étagère. Elle lève son verre et déclare tout naturellement : «  En japonais, tchin veut dire bite. » Avant de rire aux éclats.


 

Pour information, Le Jardin d'Alice, squat dans lequel vivait Etsuko lors de l'écriture de ce portrait, a été fermé le 29 novembre dernier. Son histoire sur http://katatsumurileblog.wordpress.com/2013/10/21/good-bye-alice/